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Nous devons identifier des hubs d’affaires en Afrique afin de créer des partenariats solides

Dans une interview publiée le 30 mai 2019 dans l’Express, le quotidien le plus lu de Maurice, Richard Arlove, Regional CEO d’Ocorian, évoque la mise en place prochaine de la Zone Continentale Africaine de Libre Echange et la manière dont cette dernière stimulera l’intégration économique, le commerce intra-africain et les opportunités d’investissement sur le continent.  

L’Africa CEO Forum qui s’est tenu à Kigali récemment a été une opportunité pour réfléchir sur les progrès réalisés au niveau de La Zone Continentale Africaine de Libre Echange (AfCFTA), une initiative d’intégration qui devrait voir l’émergence de la plus vaste zone de libre échange du monde. Un an après avoir été initiée, l’accord a obtenu les ratifications nécessaires pour sa mise en application. Dans cette entrevue, Richard Arlove, Regional CEO d’Ocorian ((anciennement ABAX) pour l’Afrique, le Moyen Orient et l’Asie, fait le point sur la manière dont l’AfCFTA stimulera l’intégration économique et le commerce intra-africain et réduira les inégalités. 

La Zone Continentale Africaine de Libre Echange (AfCFTA) qui, au départ, s’apparentait plus à une vague voire chimérique s’est matérialisée. Quel sera son rôle au du plan de développement futur de l’Afrique ?
Puisque plus rien maintenant ne peut empêcher AfCFTA de devenir une réalité, les analystes et les décideurs politiques ont commencé à se pencher sur le cercle vertueux de la levée des barrières commerciales. L’intégration économique des 54 pays du continent constituera un marché de plus de 1,3 milliards de personnes et un Produit Intérieur Brut de 6,36 trillion de $US à parité de pouvoir d’achat. Ce qui équivaut à un énorme potentiel susceptible de booster la croissance sur l’ensemble du continent.

Comment la stratégie africaine de Maurice s’alignera-t-elle avec ce nouveau cadre d’échange de biens et de services ?
La stratégie africaine de Maurice a, dans une large mesure, donné au pays une avance qui sera utile pour capitaliser sur les opportunités de l’AfCFTA. Maurice s’est, depuis longtemps, positionné comme un pont économique vers d’autres pays du continent africain. Maurice s’est notamment hissé en haut du classement des pays du continent dans le cadre de l’indice de la Banque Mondiale portant sur la capacité à faciliter la conduite des affaires. La mise en application des règles d’échanges préconisées par l’AfCFTA permettra à Maurice d’en tirer profit à plusieurs niveaux grâce à sa stratégie africaine.  La raison principale de cette percée sur le continent africain est tributaire de notre secteur du Global Business. C’est une filière qui a permis à Maurice de se positionner comme un hub régional habilité à faciliter l’orientation des projets d’investissement vers le continent. L’AfCFTA va, de toute évidence, contribuer à accroître la réputation du continent africain comme une destination d’affaires qui ne cesse d’attirer de nombreux hommes d’affaires. Maurice a la possibilité de jouer un rôle clé sur ce plan. Le pays pourra concevoir un écosystème à l’aide duquel il leur sera plus facile non seulement de faire des affaires en Afrique mais également de préserver et d’augmenter la valeur de leur entreprise et celle de leur investissement.

La capacité d’apporter de la valeur aux initiatives d’affaires mises en place sur le continent est de toute évidence un domaine où d’importants développements peuvent se matérialiser. Comment Maurice peut-il mieux exploiter le potentiel de cette filière ? 
Maurice doit se doter d’une stratégie africaine clairement et rigoureusement définie. La vision que va nécessiter cette stratégie devrait aboutir à une situation où Maurice et le reste de l’Afrique sortiront tous deux gagnants. Pour atteindre un tel objectif, il est impératif que les décideurs s’entendent sur le plan d’action à être mis en œuvre de même que les moyens pour mettre ce plan à exécution. Les accords de coopération et le développement des zones économiques spéciales avec certains pays vont dans la bonne direction. Nous avons besoin cependant d’une direction stratégique claire plutôt qu’une approche opportuniste. Nous devons identifier les destinations du continent où une dizaine de hubs pourront être établis. Nous pourrons alors démarrer les négociations avec ces hubs en vue d’établir des partenariats dans le but de faciliter le flux d’investissement et de commerce. Grace à notre secteur du Global Business, nous sommes à même d’agir comme une plateforme pour notamment encadrer les hommes d’affaires qui désirent investir en Afrique et les accompagner pour structurer et mettre en place leur projet d’investissement. Cette plateforme sera également utile tant aux acheteurs qu’aux vendeurs. Ce qui devrait contribuer à faire avancer le monde des affaires sur le continent.  

Quelles seront alors les chances pour que Maurice se positionne comme la plateforme préférée pour l’acheminement de l’investissement étranger en Afrique sachant qu’il n’est pas le seul pays du continent à réussir économiquement ?
Maurice est déjà membre de deux des blocs commerciaux les plus importants d’Afrique, notamment la Communauté de Développement de l’Afrique Australe (SADC) qui est constituée de 16 Etats membres et le Marché Commun de l’Afrique Australe et Orientale (COMESA) fort de 21 Etats membres.  Grâce à ces deux espaces de libre échange, beaucoup d’entrepreneurs se sont installés à Maurice afin de tirer parti des avantages offerts. Par exemple, le développement des facilités du port franc de Maurice a été rendu possible largement du fait des avantages conférés par notre adhésion à la SADC et au COMESA. Les avantages découlant d’un espace de libre échange unifié couvrant toute l’Afrique seront plus facilement accessibles à des pays comme Maurice qui se démarque en garantissant un environnement où la conduite des affaires pourra se faire avec aisance et facilité. 


Un des principaux obstacles face à l’avènement d’un système commercial flexible sur le continent africain a trait à la question de connectivité, qu’elle soit aérienne, maritime ou terrestre. Quel serait l’investissement minimum nécessaire dans ce domaine, aussi bien au niveau des pays individuellement que celui du continent, pour que le concept de libre échange devienne opérationnel ?
Il est indispensable de faciliter le commerce pour que le continent puisse bénéficier des avantages de flux commerciaux accrus. L’on peut s’attendre à ce que l’AfCFTA augmente l’intérêt des investisseurs pour la mise en place des infrastructures liées au commerce. C’est une situation qui pourra substantiellement profiter à Maurice vu qu’il dispose déjà d’un écosystème qui favorise l’établissement des fonds de placement privé dans maints secteurs dont celui ayant trait à l’infrastructure. Les grandes multinationales trouveront aussi avantage à installer des bureaux régionaux à Maurice pour gérer leurs activités commerciales. Cela conformément au régime existant relatif à l’installation de bureaux régionaux et qui a pour objectif de faciliter l’approvisionnement et la gestion de leur trésorerie. Cependant, c’est un fait que le manque d’infrastructure appropriée sur le continent demeure une des principales contraintes au succès dans la pratique de l’accord de libre-échange. Le déficit infrastructurel se chiffre à plusieurs milliards de dollars et constitue une barrière importante aux échanges commerciaux. Le manque d’infrastructures telles les routes, les voies ferroviaires, les ports et les aéroports, le coût de déplacement de conteneurs, l’absence de liaisons aériennes efficientes et d’autres problèmes de ce genre vont sans aucun doute freiner le développement du commerce en Afrique. A cela s’ajoute le déficit énergétique dont souffrent de nombreux pays en Afrique, le manque d’électricité impactant négativement le secteur manufacturier, et donc les échanges commerciaux. 

Face à de tels obstacles à l’allure insurmontable dans certains cas, l’aventure au niveau de l’AfCFTA vaut-elle le coup d’être engagée ? 
Bien au contraire. Cet accord de libre-échange sera un élément catalyseur pour la réalisation de projets d’infrastructure qui maintenant auront plus de chance de voir le jour du fait d’une viabilité accrue en raison d’un plus grand volume d’échanges commerciaux. Je suis d’avis que l’AfCFTA va stimuler la mise en chantier d’initiatives élaborées dans le cadre de partenariats impliquant les secteurs privé et public et qui concernent le financement d’importants projets d’infrastructure sur le continent.

Autre obstacle susceptible d’entraîner son lot d’inconvénients est le recours potentiel à des barrières non-tarifaires aux dépens d’un espace de libre-échange soutenu par une majorité de pays africains. Quels mécanismes pourraient être mis en place pour empêcher que le commerce en Afrique ne soit entravé par des barrières non tarifaires ?
Selon la Commission Economique pour l’Afrique des Nations Unies, la levée des tarifs sur 90% des produits dans un délai prescrit de cinq ans aura pour effet de faire augmenter le commerce intra-africain par 52% annuellement. En sus des produits, l’AfCFTA couvre aussi les investissements, les droits de la propriété intellectuelle, la politique de concurrence et la résolution de litiges. Le commerce des produits et des services fera l’objet des négociations en Phase 1, alors que celles touchant aux investissements, à la concurrence et à la propriété intellectuelle interviendront en Phase 2. En sus de sa capacité à booster l’intégration économique et l’industrialisation du continent, l’AfCFTA contribuera significativement à réduire les disparités entre pays les plus riches et pays les moins avancés dans cette partie du monde. Les échanges commerciaux ont la faculté d’accélérer la productivité et la croissance économique et de faire baisser le coût de la vie.
Dans la pratique, il y aura beaucoup d’obstacles à la mise en application de l’accord. Certains pays tenteront de protéger leurs intérêts. Cependant, formulons le vœu qu’en fin de compte c’est l’intérêt du continent dans son ensemble qui prévaudra.

L’Africa CEO Forum a eu lieu récemment à Kigali. Le choix du Rwanda était-ce fortuit ou y a-t-il une raison spécifique pour expliquer pourquoi ce pays enclavé qui, dans le passé, a connu une guerre ethnique intense ait acquis une telle visibilité sur le plan global ? 

Le choix du Rwanda n’est nullement fortuit. A bien des égards, ce pays est un exemple. Il a fait preuve d’une résilience extraordinaire après une période très sombre de son histoire qui a vu le génocide des Tutsis il y a de cela 25 ans. Depuis, le pays a connu une prospérité exceptionnelle, s’établissant par ailleurs comme une destination d’investissement attractive et qui continue à moderniser ses lois sur l’investissement et le climat des affaires. Le Rwanda est régi par un gouvernement stable, avec une vision claire et cohérente soutenue par un engagement ferme et une solide détermination. En conséquence, le pays présente aujourd’hui des opportunités d’investissements dans maints secteurs dont l’écotourisme, le tourisme de conférence, les technologies de l’information et de la communication, l’énergie, la logistique et la transformation des produits de l’agriculture. Toutefois, la position émergente du Rwanda comme une destination d’affaires stable est toujours en train d’évoluer. Nul ne peut dire ce qu’il adviendra quand le président Paul Kagame ne sera plus aux commandes.


Le Rwanda n’est pas une destination inconnue pour vous. Quel aspect du développement de ce pays vous parait le plus remarquable ?
Le Rwanda se retrouve à la deuxième position derrière Maurice et au 29ème rang mondial dans le cadre de l’indice de la Banque Mondiale ayant trait aux facilités préconisées pour la conduite des affaires. Cette amélioration est ce qui me parait le plus remarquable. Le gouvernement rwandais est tourné vers le progrès, avec une stratégie claire visant certains secteurs spécifiques comme le tourisme et les technologies de l’information et de la communication pour attirer l’investissement étranger qui, à son tour, dynamisera la croissance et l’emploi dans le pays.

Un des domaines ayant connu un progrès notable au Rwanda est celui de la protection environnementale. Pourquoi Maurice est-elle en retard là où le Rwanda semble avoir réussi ? 
Nous avons beaucoup à apprendre du Rwanda dans certains domaines, dont celui du respect pour l’environnement. A mon sens, Maurice se retrouve loin derrière dans ce domaine parce que nous ne sommes pas assez fermes quand il s’agit de faire respecter les lois et aussi parce que nous n’éduquons pas suffisamment notre jeunesse par rapport au respect de l’environnement. Il existe au Rwanda un système appelé Umuganda par lequel des membres de la communauté s’attèlent au nettoyage des routes et des espaces communs. Je crois savoir que quand ce système fut introduit, les personnes qui étaient récalcitrantes à se plier à ses exigences, étaient sanctionnées d’une certaine façon. Au fil du temps, l’application stricte des lois a permis aux Rwandais de développer une forme d’autodiscipline. Kigali est reconnue par les Nations Unies comme l’une des plus belles villes d’Afrique. A Maurice, nous pourrions mettre en place un programme d’action sociale où chaque Mauricien s’engagerait dans une forme d’action au bénéfice de la société, disons un jour par an pour commencer. Ce ne sera pas facile à mettre en place. La première année cela pourrait ne pas marcher. Mais même si la moitié de la population active s’y met, cela pourrait avoir un effet spectaculaire sur notre société. De plus, nous devrions faire de l’éducation à l’action sociale et environnementale un aspect obligatoire de ce qu’on enseigne dans nos écoles, avec si possible un engagement d’une semaine par an. C’est alors que Port-Louis pourrait prétendre à rivaliser avec Kigali.

Lindsay Prosper
Journaliste